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Article 10 - Pièce à conviction n°3 : Le berceau de mon enfer

Extrait de la déposition de la témoin.


Fillette triste en veste bleue, au poste de garde et dans une salle d’attente, devant une horloge et des jouets.

Le trajet vers l’hôpital touchait à sa fin.


Avant même de pénétrer dans l'enceinte, nous nous arrêtions toujours devant une barrière. Sur le côté gauche, se trouvait une petite guérite occupée par un gardien.


À chaque rendez-vous, j'avais l'impression qu'il fallait montrer patte blanche pour pénétrer dans ce monde à part. Mes parents devaient présenter la convocation papier. Le gardien vérifiait le rendez-vous, échangeait quelques mots dans son talkie-walkie, puis nous faisait signe d’avancer.


Pendant ces quelques minutes d'attente, j’espérais toujours…


Pourvu que mes parents aient oublié le document. Et si le rendez-vous n’avait pas été noté ? Le médecin pourrait être malade…


Je fixais inlassablement cette barrière, priant pour qu’elle reste fermée.


Jamais elle ne restait fermée…


Et nous sommes toujours entrés.


Une fois dans l'enceinte de l'hôpital, une nouvelle épreuve commençait : trouver une place pour se garer. Le parking était souvent plein, et les rues voisines aussi.


Alors, j'espérais de toutes mes forces qu'il ne reste plus une seule place... et que nous devions rentrer à la maison.


Mais cela ne s'est jamais produit.


Mon père trouvait toujours un endroit où se garer.


Toujours.


Nous descendions alors de la voiture et je commençais discrètement à mettre en place ce qui allait devenir ma seule stratégie : gagner du temps.


Je ne pouvais pas rentrer à la maison à pieds. Je ne pouvais pas fuir. Alors, je remettais tranquillement mon gilet, je réajustais mes manches, je refermais une fermeture éclair qui n'avait pas besoin de l’être. Je traînais le plus possible.


Peut-être que nous arriverions trop tard, et que le médecin recevrait un autre enfant à ma place.


Chaque seconde gagnée était une petite victoire. En même temps, chaque seconde me plongeait dans l’angoisse. Peut-être valait-il mieux être prise en avance pour que tout cela se termine au plus vite.


Alors, je marchais lentement.


Très lentement.


Nous nous dirigions vers un premier secrétariat, où nous devions attendre.  Attendre je ne sais quoi, puisque le parcours était toujours le même… Mais il fallait se présenter, pour qu’une personne nous répète inlassablement la même chose : « Descendez au sous-sol »


Lorsque je pouvais, je préférais prendre les escaliers aux ascenseurs. Une porte un peu lente à ouvrir, des marches que je prenais précautionneusement « pour ne pas tomber » : tout était bon pour gagner quelques secondes.


Je retardais tant que possible l'inévitable.


Puis venait le deuxième accueil, avec une autre dame…


C’était un moment incompréhensible pour moi (et ça l’est encore aujourd’hui). À une heure complètement aléatoire de la journée, il fallait prendre ma tension, me peser, puis mesurer ma glycémie.


Je me souviens que les infirmières me surveillaient pendant que je me lavais les mains, comme si j’allais mal faire quelque chose. Pourtant, je prenais déjà ma glycémie plusieurs fois par jour sans l’aide de personne.


Elles voulaient ensuite utiliser leur matériel, notamment leur stylo piqueur jetable dont l’aiguille me faisait affreusement mal. Alors, à chaque rendez-vous, je devais négocier. J’acceptais leur lecteur, même si l’idée d’y déposer mon sang après celui de dizaines d’autres patients me dégoûtait, mais pour le stylo piqueur, c’était le mien ou rien. Je me piquais moi-même ou rien.


Ma mère m’a souvent aidée dans ces discussions. Et je ne comprenais pas pourquoi cela semblait poser problème. J’étais alors considérée comme une enfant réfractaire, capricieuse, agaçante.


Si une solution permettait à un enfant d’avoir moins mal, pourquoi fallait-il autant insister pour conserver un protocole qui ne changeait rien au résultat ?


Je me souviens également d'une remarque qui m'avait profondément marquée: un jour, une infirmière m'avait reproché mon poids.


J'étais pourtant une enfant mince.


Lorsque je regarde les photographies de cette époque, je ne comprends toujours pas ce qui avait motivé cette réflexion. Sur le moment, j'avais simplement eu envie de lui hurler :


« Tu t'es regardée dans un miroir avant de me juger ? »


Je ne me souviens plus de ma glycémie ce jour-là, ni même de ma tension.


Mais je me souviens parfaitement de cette phrase.


Puis on remontait, et là,  venait la salle d’attente finale. Cette salle d'attente que je détestais. Des jouets étaient mis à disposition pour les enfants. On me proposait souvent d'aller jouer.


Mais, je refusais systématiquement.


Ce n'était pas parce que je n'aimais pas jouer. C’était une torture pour une petite fille hyper active comme moi de rester assise sur une chaise. Mais je refusais de donner l’impression que j’étais heureuse d’être là. Je ne voulais pas que le médecin ouvre la porte et me découvre en train de m’amuser. Je ne voulais pas qu'il puisse croire, même un instant, que tout cela était normal.


Alors je restais assise.


Parfois, je tentais de m'éclipser aux toilettes.


Je m’y enfermais.


Je cherchais encore du temps.


Encore.


Toujours.


Parce qu'au bout du couloir se trouvait une porte.


Et derrière cette porte m'attendait ce que j'avais fini par considérer comme le véritable cœur de mon enfer.



Pièce à conviction n°3 enregistrée.

Les éléments suivants permettront au jury d'apprécier comment certains lieux et répères ont progressivement été associés à la peur et à l'anticipation de la souffrance.



XOXO,

Une belle et son PTSD

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