Article 9 - Pièce à conviction n°2 : Le conditionnement
- belleenboudoir
- 15 juil.
- 2 min de lecture
Extrait de la déposition de la témoin.

Lorsque nous avons pris la route des promesses pour la première fois, je pensais que ma peur venait uniquement de l’hôpital, de l’inconnu, ou même de moi. Mais, je me trompais.
Au début, ce n'était qu'un trajet.
Quelques kilomètres d’autoroute. Des panneaux, des immeubles et des rues qui se suivent.
Puis les rendez-vous se sont multipliés. Encore et encore, les uns après les autres.
À force de refaire ce chemin, je me suis construit des repères. Je savais où nous étions sans même regarder les panneaux. Je savais qu'après telle sortie, nous approchions de Paris. Après l’autoroute, il ne restait déjà plus beaucoup de temps.
Je connaissais cette descente par coeur, avec ce bâtiment religieux sur la gauche, et en face le petit tunnel qui mène vers la Porte d’Orléans. À partir de cet instant, plus qu’une dizaine de minutes me séparait de l'hôpital.
À l'époque, une sortie sur la droite, permettait de quitter rapidement la route afin de ne pas emprunter le périphérique.
À chaque trajet, j'espérais secrètement qu'elle soit fermée, qu’un accident bloque la route, et que mes parents soient obligés de prendre un nouveau chemin et se perdent. Que quelque chose nous oblige à faire demi-tour.
Mais je devais être soignée et suivie pour cette maladie.
Alors, même lorsque l'itinéraire devenait compliqué, mon père trouvait toujours un moyen d'arriver à destination.
Plus le temps passait, plus mon corps réagissait avant même que nous soyons arrivés.
Mon ventre se nouait. Une sensation étrange qui naissait dans la partie la plus intime de mon corps, montait en moi. Aujourd'hui, je sais reconnaître l’écœurement, mais à l'époque, je n'avais pas les mots. Je savais seulement qu'un malaise s’installait. Quelque chose de dérangeant, impossible à comprendre. Une sensation qui me mettait mal à l’aise. J'en avais honte. Je voulais qu'elle disparaisse, alors je la faisais taire.
Ce sentiment, je n'en ai jamais parlé à personne.
Avec le recul, je comprends que ma tête et mon cœur avaient commencé à apprendre quelque chose : Chaque tunnel, chaque immeuble, chaque sortie d'autoroute annonçait ce qui allait suivre. Ils retenaient les détails. Ils mémorisaient le trajet. Ils associaient peu à peu ces lieux à la peur.
Aujourd'hui encore, plus de trente ans plus tard, certains de ces repères existent toujours.
Lorsque je vais à Paris pour voir un spectacle ou simplement passer une bonne journée, il arrive qu'un pont, un bâtiment ou un virage fasse ressurgir quelque chose.
Je comprends désormais que mon cerveau s'était conditionné pour survivre à des rendez-vous qui lui étaient devenus insupportables.
Mon corps se souvient.
Parfois avant même que moi, je comprenne pourquoi.
Pièce à conviction n°2 enregistrée.
Les éléments suivants permettront au jury d'apprécier comment certains lieux et répères ont progressivement été associés à la peur et à l'anticipation de la souffrance.
XOXO,
Une belle et son PTSD




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