Article 4 Journal d'une PTSD : Retour à l'école
- belleenboudoir
- 3 déc. 2025
- 10 min de lecture
Dernière mise à jour : 2 janv.
Cet écrit est pour celles et ceux qui avancent avec des questions sans réponse,
pour celles et ceux dont l’histoire a débordé trop tôt,
pour les enfants qu’on n’a pas entendus,
et pour les adultes qu’ils sont devenus.
Il est pour vous.Il est pour moi.
Pour que nos voix ne se taisent plus.

Je ne me souviens pas vraiment du jour où je suis retournée à l’école. Ce souvenir-là s’est dissous quelque part entre deux obligations. Je sais seulement que, dès que je suis sortie de l’hôpital, tout est devenu information. Des horaires, des chiffres, des doses, des protocoles, des gestes à ne pas oublier. Il n’y avait pas de place pour le ressenti. Je devais retenir, comprendre, anticiper.
L’école, avant, c’était simple : on y allait, on écoutait, on jouait. Avec le diabète, c’est devenu un système. Un environnement rempli de paramètres à intégrer et de risques à éviter. Mon cartable n’était plus un cartable. C’était un centre de contrôle miniature avec son matériel, ses consignes, ses biscuits, son carnet d’observation. Je n’y mettais plus ce que j’aimais ; j’y mettais ce qu’il fallait pour que mon corps tienne debout.
Je n’étais pas spécialement triste ni en colère. J’étais occupée. Occupée à comprendre, à mémoriser, à prévoir la suite. Chaque jour, je devais apprendre ce que les autres n’avaient même pas à imaginer : comment rester vivante en continu. À six ans, je ne savais pas que ça portait un nom. Moi, j’appelais ça “faire comme on m’a dit”.
Retour à la maison : la piqûre qui change de sens
Le retour à la maison n’a pas eu l’effet apaisant que tout le monde imaginait. À l’hôpital, les piqûres étaient devenues une routine étrange, presque un jeu. On m’avait dit qu’il fallait faire vite pour ne pas avoir mal, alors j’avais appris à piquer rapidement, sans réfléchir, comme on apprend à attacher ses lacets. Ça faisait partie d’une mécanique, désormais bien huilée. Je savais ce qu’il fallait faire, et tant que je savais, ça allait.
À la maison, tout s’est déréglé. Le même geste, la même aiguille, mais plus rien ne fonctionnait. Mon cerveau refusait. Je bloquais. Je regardais l’aiguille, et au lieu de l’exécuter comme une consigne, je la ressentais. Elle n’était plus un outil : elle était une menace. À l’époque, les aiguilles faisaient deux centimètres de long. Deux centimètres, pour un bras d’enfant de six ans, ça prend toute la place. Je ne savais pas le dire ainsi, mais mon corps, lui, avait compris. Il disait non. Alors je hurlais et chaque piqûre devenait un combat, même quand mes parents prenaient le relais.
Ils ont alors décidé de faire venir une infirmière à domicile, qui est venue pendant suffisamment longtemps pour que ce soit mon nouveau rythme. Elle piquait lentement, persuadée que la douceur réduirait la douleur. C’était pire. Je sentais l’aiguille entrer millimètre après millimètre. Mais je ne hurlais plus. Elle n’était pas de ma famille. Je ne voulais pas montrer que j’avais mal. Alors j’ai retenu mes cris, mes larmes, ma respiration. J’ai appris à encaisser.
Ce n’était pas du courage. C’était juste ce qu’il fallait faire.
Quand l’infirmière a cessé de venir, j’ai recommencé mes piqûres, mais elles n’avaient plus rien du geste rapide appris à l’hôpital. Elles étaient hésitantes, lentes, remplies d’appréhension. Je réintégrais, morceau par morceau, une nouvelle règle : ce qui faisait partie de l’hôpital devait désormais faire partie de ma maison. Le diabète n’était plus une aventure médicale. C’était ma vie. Il n’y avait pas de transition, pas de sas, pas de temps d’adaptation, pas de choix. Juste une enfant à qui on avait dit : « maintenant, c’est comme ça ».
Je m’exécutais.

Le système scolaire et la récréation du matin
À l’école, tout tournait autour de la récréation du matin. Pour les autres, c’était un moment pour courir, jouer, crier. Pour moi, c’était une étape stratégique. À ce moment précis, je devais manger trois petits-beurres. Ni plus, ni moins. C’était inscrit dans mon protocole : trois biscuits pour éviter l’hypoglycémie et tenir jusqu’au déjeuner. Je savais exactement ce qu’était une hypoglycémie. Mes camarades, non. Pour eux, c’était juste un mot que je prononçais pour me donner de l’importance, ou pire, pour garder mes gâteaux.
Le problème, c’est que ma maladie ne se voyait pas. Comme je ressemblais aux autres, ils imaginaient que je fonctionnais comme eux. Quand je sortais mes biscuits, ils s’approchaient. « Donne-moi un », « Ça ne change rien si tu n’en manges que deux », « Pourquoi tu fais ta princesse ? » Je tentais d’expliquer : si je ne les mangeais pas, je tomberais par terre. Ils me regardaient comme si j’inventais une histoire. Comment croire une menace invisible ?
Je finissais souvent par céder. À six ans, on pense que perdre un biscuit vaut mieux que perdre son groupe. Alors je partageais. Un morceau ici, un morceau là. Et, inévitablement, je finissais en hypoglycémie. Mon corps s’éteignait avant que mes mots ne convainquent qui que ce soit. Je me retrouvais assise quelque part, la tête qui tourne, les jambes molles, les sons lointains, et là… mon père surgissait. Toujours très vite. Toujours inquiet. Il me demandait pourquoi ça recommençait, comment j’avais encore pu faire une hypoglycémie. Et moi, j’essayais d’expliquer. Je racontais le partage, les demandes, les moqueries, les biscuits qu’on me prenait. Je ne me défendais pas : je justifiais.
On dit qu’on apprend en tombant. Moi, j’apprenais en chutant.
Mes parents ont alors tenté une nouvelle stratégie : glisser un paquet entier de petits-beurres dans mon cartable. Je prenais mes trois, et les autres pouvaient piocher. Mais l’école est un organisme qui absorbe vite ce qui déborde. À la fin de la récréation, le paquet était vide. Mes parents n’allaient pas nourrir la moitié de l’établissement. Le protocole ne prévoyait pas ça. Il disait : mange tes trois biscuits et reste consciente. Pas : organise la collation collective de l’école.
Une autre solution a été trouvée : j’étais autorisée à rester en classe pendant la récréation. Là, personne ne me volerait mes biscuits. On m’a présenté ça comme un privilège. Pour moi, ce n’en était pas un. C’était une consigne de plus.
Je m’exécutais. Encore.
C’est contagieux ?
Je ne sais plus quel jour c’était. Je sais seulement que j’étais déjà fatiguée. Pas physiquement — fatiguée d’expliquer. Fatiguée de devoir prouver que ce qui se passait dans mon corps était vrai, alors que rien ne se voyait de l’extérieur.
C’était la fin de la récréation. Mon père était venu en urgence parce que je faisais une hypoglycémie. Une habitude dorénavant… Il m’avait installée dans le sas qui séparait la cour des classes, une table contre le mur, des manteaux accrochés derrière nous. Il sortait mon matériel, préparait ma piqûre, vérifiait ma glycémie. Moi, je me concentrais sur ma respiration. Je connaissais la procédure. Je savais exactement ce qu’il fallait faire pour remonter: 1. On vérifie la glycémie. 2. On attend 1 minute que le lecteur affiche le taux(et c’est long quand on est sur le point de tomber dans les pommes). 3. On prend du SUCRE !
C’est à ce moment-là que la cloche de la fin de récréation a sonné et qu’un camarade est arrivé.Il s’est arrêté, m’a regardée avec un mélange d’étonnement et de dégoût, puis il a demandé :
« C’est contagieux, ton truc ? »
Si petite…
Je savais ce qu’était une hypoglycémie, une dose d’insuline, un protocole médical.
Je ne savais pas encore répondre à la bêtise. (Je crois que je ne le sais toujours pas).
Je me suis entendue dire quelque chose comme :
« Si c’était contagieux, tu penses qu’on me laisserait venir à l’école ? On ne ferait pas courir ce risque aux autres. »
Je croyais avoir répondu juste.Je croyais que la logique, ça suffisait.
Mais ce n’était pas une question.
C’était une étiquette.
Mon père, ahuri et noir de colère par la question idiote de cet enfant (qui n’avait que 7 ans… et avait le droit de se poser des questions) m’a pris au dessus de son épaule et m’a ramené à la maison. Il ne supportait pas entendre ce genre de choses, alors même que j’étais au bord de l’évanouissement. Quand tu me protèges comme ça, qu’est-ce que je t’aime mon petit papa.
J’ai alors juste ressenti un décalage. Mais aujourd’hui, je comprends : ce jour-là, je suis devenue différente. Pas dans mon corps — il l’était déjà — mais dans le regard des autres.
La maladie n’était plus seulement un protocole à appliquer.
C’était quelque chose que les autres pouvaient craindre, éviter, commenter. À l’époque le diabète était une maladie rare et presque méconnue.
Alors je me suis détachée du regard des autres. Rien à foutre, c’est moi avec moi-même.
Il n’y a pas eu de traumatisme spectaculaire.
Il y a eu une phrase, un regard, et la découverte brutale qu’on peut se sentir mise à part sans qu’il ne se passe rien d’extraordinaire.
Je m’exécutais. Maintenant, j’existais autrement.

Mieux seule
On ne m’a jamais demandé si je me sentais exclue. Et je ne crois pas l’avoir été. J’ai simplement pris un chemin différent.
Au début, rester en classe pendant la récréation n’était pas une punition. C’était un compromis: un endroit où les biscuits étaient à l’abri, où personne ne me posait de questions, où je n’avais pas à me justifier. Ce n’était pas mieux. C’était juste moins risqué. Et à force, c’est devenu un soulagement.
Charline (ma meilleure copine) restait souvent avec moi. Nous trouvions toujours un jeu à inventer : des dessins, des histoires, des petites constructions avec ce qu’on avait sous la main. On allait même toucher la pâte à fixe du maître sans qu’il ne le voit ! Quel privilège ! L’espace de la classe me suffisait. Il me donnait une structure. Il ne débordait pas. Je savais où commençaient les murs et où ils finissaient. Je savais où poser mes affaires, où m’asseoir, quoi faire. Rien ne surprenait mon corps.
Pour Charline, c’était différent. Le dehors l’appelait. Là-bas, il y avait des cris, de l’air, du mouvement, une histoire qui changeait sans cesse. Je voyais bien que l’espace de jeu que j’aimais devenait trop étroit pour elle. Alors, j’ai inventé d’autres jeux pour la retenir, encore un, puis un autre. Quand je n’en ai plus trouvé, j’ai compris : ce n’était pas moi qu’elle quittait, c’était la pièce.
Un jour, elle est sortie sans revenir. Je n’ai pas été blessée. J’ai juste compris que nos besoins n’étaient pas les mêmes. Elle voulait jouer. Moi, je voulais respirer.
J’aurais pu la suivre. Une fois mes trois biscuits avalés, je n’avais plus aucune raison de rester enfermée. Mais je ne voulais pas surgir au milieu d’un jeu, interrompre une phrase, arriver après une blague. L’extérieur me demandait de me raccorder à un mouvement que je ne maîtrisais pas. Dedans, le monde avançait à mon rythme. Je pouvais prévoir, anticiper, rester droite. Ce n’était pas une prison : c’était un endroit où rien ne m’attaquait.
Alors j’ai continué seule. Pas par défaut. Par choix.
À l’intérieur, il n’y avait que moi, un bureau, et le silence.
Je n’avais pas besoin d’expliquer pourquoi je mangeais mes petits-beurres, ou pourquoi je me retrouvais par terre quand je ne respectais pas la règle. Le silence ne pose pas de questions. Le silence ne réclame pas de preuves.
J’étais mieux seule.
Et, pour la première fois, ce « mieux » ressemblait à une liberté.
Pas parce que je n’aimais pas les autres.
Pas parce que je les fuyais.Mais parce que je savais que dehors, tout allait trop vite.
Je ne disparaissais pas. Je m’épargnais.
LE maître

Il y avait un homme dans cette école qui ne ressemblait à aucun autre adulte. Pas parce qu’il était gentil — il y avait des adultes gentils — mais parce qu’il était attentif. Il regardait vraiment. Pas ce que je faisais, mais comment je le faisais. Pas mon diabète, mais ma présence.
Il était notre maître. Un maître, à l’époque, c’était peu fréquent. Un homme au milieu d’un univers presque exclusivement féminin. Je ne savais pas encore que certains adultes enseignent une matière, et que d’autres enseignent la manière d’exister.
Quand il a appris que j’étais diabétique, il ne s’est pas contenté d’un « d’accord, je ferai attention ». Il a posé des questions, pas pour se rassurer, mais pour comprendre. Il voulait savoir ce qu’il devait faire si je m’écroulais en classe, si mon regard se perdait, si mes mains tremblaient. Il n’était pas inquiet. Il était prêt.
Alors mon père lui a enseigné ce que personne n’apprend jamais à un instituteur : comment sauver une enfant avec une piqûre. Pas celle que je faisais tous les jours. L’autre. Celle qui peut tout changer quand on tombe trop bas. Le glucagon.
Je me souviens de ce soir-là, à une heure où les professeurs sont déjà tous rentrés chez eux. Lui, était encore là dans notre classe. Mon père, une seringue dans la main, lui expliquant comment mélanger la poudre, comment viser le muscle, comment ne pas trembler. Et lui, concentré, plantant l’aiguille dans une orange, encore et encore, jusqu’à ce que son geste soit sûr. Pas pour lui. Pour moi.
Je n’avais jamais vu un adulte faire un geste uniquement pour me rejoindre. Pas pour me corriger, pas pour m’obliger, pas pour me rassurer à sa manière.Pour être capable de me garder vivante.
À partir de ce moment-là, je n’étais plus seule, même quand je l’étais.
Dans cette école bruyante, il existait une personne qui avait pris le temps de ralentir pour se mettre à mon niveau.
Il ne me parlait pas différemment.
Il ne me surveillait pas.
Il ne me transformait pas en élève fragile.
Il savait. C’est tout.
Et ça suffisait.
J’avais construit une bulle pour survivre.
Il n’est pas entré dedans.
Il s’est assis juste à côté.
Je ne crois pas avoir compris son geste à cet âge là.
Mais je sais exactement pourquoi je m’en souviens aujourd’hui :
Ce maître n’a pas changé ma vie.Il m’a simplement prouvé qu’elle valait qu’on l’apprenne.Je me souviens de bien plus que son nom ou son visage. Je me souviens de ses intentions. Et c’est rare de laisser une trace par la qualité de son regard.
S’il savait à quel point il m’a marquée, il en serait peut-être étonné.Moi, je suis fière d’avoir eu un instituteur comme lui.
Alors, cher maître, je tiens à vous le dire simplement aujourd’hui, MERCI.
Et tout recommence
Je pensais avoir enfin trouvé mon rythme. Un protocole à l’école, une bulle dans la classe, un adulte qui savait. Je croyais que c’était ça, grandir : apprendre à exister quelque part sans déranger.
Puis mes parents ont parlé de déménager.
Il y avait le collège, les horaires du bus, les piqûres à respecter, les trajets trop longs, la peur que mon corps ne suive pas. Tout ce que j’avais appris, tout ce que j’avais intégré ici, allait disparaître. Le monde autour de moi allait encore changer, et il faudrait que je m’adapte. Encore.
Je n’ai trop rien dit.
J’ai juste compris qu’il allait falloir recommencer.
Nouveaux murs. Nouvelle école. Nouvelles règles.
Je m’exécuterai.Comme toujours.
Ceci est une page de mon histoire.
Je l’écris pour ne plus la porter seule.
Si elle résonne en vous, alors elle valait d’être écrite.
La suite arrive toujours : les pages continuent de se tourner
XOXO
Une belle et son PTSD








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